Chaque fois que la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ) met la main sur un individu suspecté d’implication dans des actes criminels, la scène se répète comme un mauvais feuilleton : une foule de partisans accourt pour le défendre, l’innocenter, voire glorifier ses actes. Les accusations pleuvent alors contre la police : « kidnappeur », « voleur », « abuseur ». Et pendant ce temps, la question essentielle reste sans réponse : qui sont les véritables coupables de la crise sécuritaire et morale que traverse notre pays ?
La réalité est que les bandits ne naissent pas armés ni financés. Ils évoluent dans un système où certains financiers occultes, politiciens corrompus, hommes d’affaires douteux et complices infiltrés dans l’appareil d’État tirent les ficelles. Les gangs ne sont pas de simples phénomènes spontanés : ils sont alimentés par un flux constant d’armes et de munitions qui ne peuvent pas arriver en Haïti par miracle.
Alors, où trouvent-ils leurs armes ? Qui gère ces filières clandestines qui traversent ports, frontières et même institutions ? Qui paie les rançons exigées lors des kidnappings ? Qui blanchit l’argent sale issu de la drogue, de la contrebande et du racket ? Les réponses à ces questions mèneraient immanquablement vers des noms et des structures bien connus… mais souvent intouchables.
Pendant que les vrais coupables continuent d’agir dans l’ombre, la DCPJ et d’autres unités de la Police Nationale d’Haïti se retrouvent discréditées, insultées, parfois même attaquées par ceux qui devraient défendre l’ordre et la justice. Cette inversion morale où un criminel présumé devient un héros et où un policier devient l’ennemi est l’un des poisons les plus dangereux pour la nation.
À cette liste de responsables invisibles s’ajoute un autre fléau : les luttes pour le pouvoir.
Tandis que le pays brûle, que les quartiers vivent au rythme des balles perdues et des enlèvements, certains hauts gradés des institutions, notamment au sein de la Police Nationale d’Haïti, se livrent à des batailles d’influence internes. Ces querelles, souvent nourries par des ambitions personnelles ou des intérêts politiques, affaiblissent la cohésion des forces de l’ordre et détournent l’attention de leur mission principale : protéger et servir la population.
Dans ce jeu dangereux, la Primature elle-même n’est pas épargnée. Les tensions entre le pouvoir exécutif et la direction de la PNH ont parfois des allures de guerre froide : nominations contestées, ordres ignorés, rivalités pour contrôler les opérations stratégiques ou la gestion des ressources. Ces conflits de pouvoir, loin des préoccupations des citoyens, paralysent l’efficacité de la police et ouvrent un boulevard aux criminels organisés.
Pendant que ces luttes internes se jouent dans les couloirs feutrés des institutions, le terrain reste livré à l’anarchie. Les gangs se renforcent, les quartiers s’embrasent, et la population, prise en otage, ne sait plus vers qui se tourner. Les vrais coupables, dans ce contexte, ne sont pas seulement ceux qui tiennent les armes, mais aussi ceux qui, par calcul ou par inertie, permettent à la violence de prospérer.
L’histoire retiendra que la crise haïtienne n’est pas née d’un seul mal, mais d’un enchevêtrement de complicités, de lâchetés et de trahisons. Si nous voulons changer le cours des choses, il faudra avoir le courage de nommer et combattre les vrais coupables, même quand ils portent costume et cravate, ou un uniforme bardé de galons.
Haïti ne se libérera pas tant que nous refuserons de regarder la vérité en face. Les criminels qui sèment la terreur dans nos rues ne sont que la partie visible d’un iceberg plus vaste et plus dangereux : celui des réseaux de pouvoir, des complicités économiques et des rivalités politiques qui paralysent toute action efficace.
Nous devons cesser de glorifier les criminels et de diaboliser ceux qui, au péril de leur vie, s’efforcent de les arrêter. Nous devons exiger que la lumière soit faite sur les circuits financiers et logistiques qui alimentent les gangs. Nous devons briser le silence qui protège les vrais coupables, qu’ils se cachent derrière des titres officiels, des postes influents ou des fortunes colossales.
Le salut de la nation passera par un choix radical : la loi ou l’anarchie, la vérité ou le mensonge, le peuple ou les intérêts privés. Haïti mérite mieux que des querelles de pouvoir, des alliances obscures et une justice à géométrie variable.
Un pays se reconstruit lorsque ses citoyens, ses institutions et ses dirigeants font front commun contre l’injustice. Cela exige du courage. Le courage de nommer les vrais coupables. Le courage de leur retirer les armes, les munitions… et surtout le pouvoir qu’ils exercent dans l’ombre.
Magduel BEAUBRUN
